Ils sont porteurs de handicaps mentaux, de trisomie 21, d’autisme ou de schizophrénie… Tous ont été, à un moment de leur vie, rejeté du fait de leur handicap psychique et pourtant, tous ont pu renaître grâce au travail. A travers “Le travail qui guérit”, Jean-Michel Oughourlian nous invite à regarder le travail autrement que comme une source de souffrance quotidienne, mais plus comme un moyen de s’accomplir en tant qu’homme. 

Dans une société où le travail est de plus en plus associé au burn-out, à la dépression, au stress (…), prétendre au contraire que celui-ci “guérit” est une entreprise risquée. C’est le pari, qu’a décidé de prendre le neuropsychiatre Jean-Michel Oughourlian, en rédigeant un livre sur le sujet. Il n’est d’ailleurs pas le seul à défendre cette théorie, puisque c’est en s’inspirant des “usines apprenantes” de la Fondation AMIPI-Bernard Vendre qu’il a établi un constat : “l’usine réussit  là où la psychiatrie a échoué”. Le principe de la fondation AMIPI est le suivant : permettre à des personnes en situation de handicap cognitif de progresser par le travail manuel et de trouver leur place en entreprise.

Dans cet ouvrage, à la fois documenté de références sociologiques, psychanalytiques, mais aussi de témoignages de terrain, Jean-Michel Oughourlian a découvert “l’efficacité de l’apprentissage qui consiste à jeter tout de suite les individus dans la piscine pour leur apprendre à nager dans l’eau plutôt que devant un tableau noir ou sur un tapis de gymnastique.” Ce principe de réalité qui vaut pour tous les humains en apprentissage se vérifie plus que jamais dans le champ du handicap. Pourquoi ? Parce que la personne handicapée se définit comme quelqu’un qui ne peut pas être seul. Or, c’est souvent dans la solitude d’une chambre d’hôpital ou d’un appartement que le malade psychique “évolue”. Car oui, la maladie psychique est une maladie de rupture du lien. C’est justement dans le cadre d’un travail qu’un lien se recrée. L’entreprise est d’abord un lieu où se fabrique des hommes et des femmes, où se forge la personnalité, où s’édifie l’être humain et son indépendance vis-à-vis des autres. Ce sentiment d’indépendance se matérialise par la première fiche de paie, l’appartement qu’on vient de visiter, les cadeaux qu’on offre à ses proches.

“C’est étrange, à l’usine, j’ai grandi”

Cette liberté par le travail, Antoine, Charles ou encore Jeanne, la décrivent avec fierté au professeur Jean-Michel Oughourlian. Si tous ne présentent pas les mêmes handicaps, ils ont en commun une même envie d’avancer. Charles, bipolaire, a passé de nombreuses années de sa vie à alterner les longues phases d’excitation intense avec des périodes de forte dépression. Avant l’AMIPI, son quotidien était rythmé par des séjours fréquents en hôpital et des traitements chimiques lourds pour stabiliser son humeur. “C’est en dernier recours qu’il avait été orienté vers le monde du travail”. Ce dernier recours a été en fait pour lui une porte de sortie, d’un état végétatif, dopé aux calmants, il s’est installé dans une routine professionnelle comme n’importe quel salarié et a “cessé de se regarder comme un handicapé”. “J’y ai rencontré des opérateurs catégorisés handicapés s’étonner eux-mêmes de leurs savoir-faire”, témoigne le professeur Oughourlian. . “C’est étrange, à l’usine, j’ai grandi“, se surprend justement Jeanne. Pour la majorité de ces individus qui traînent derrière eux un parcours assez lourd, marqué par l’exclusion ou la surprotection, les quolibets ou les remontrances, l’évolution est flagrante. 

Derrière ce tableau élogieux de la réinsertion par le travail, Jean-Michel Oughourlian souligne aussi les craintes de son temps : à savoir, qu’il faut prendre garde au progrès, à l’autonomisation des tâches et à tout ce que cela implique pour le bien-être des hommes. La disparition de l’Homo Faber serait une tragédie, probablement pour notre économie mais pour notre dynamique sociale et sociétale. Car si l’homme n’a plus rien à fabriquer, comment pourrait-il se fabriquer lui-même ?