Alors que nous cherchons la définition du bonheur depuis un an de confinement quasi successif, Dirk de Watcher semblerait l’avoir trouvé pour nous. Et il pourrait bien se trouver dans le fait de ne pas le chercher à tout prix. C’est en tout cas ce qu’il expose dans son dernier livre, L’Art d’être malheureux aux Éditions de la Martinière. 

Le psychiatre Dirk de Watcher n’est pas le premier à avoir revendiqué l’art d’être malheureux. Schopenhauer avant lui, excellait dans la religion de la tristesse. Il est sans doute le premier à avoir repéré en son temps ce qui conduit les hommes à leur perte : le désir d’avoir toujours plus. “Infatigablement, nous courons de désir en désir, et même si toute satisfaction atteinte ne nous comble pas pour autant, si pleine de promesses qu’elle fût, qu’au contraire elle apparaît en général très vite comme une erreur humiliante, nous ne réalisons cependant pas que nous puisons avec le tonneau des Danaïdes : au contraire, nous nous hâtons sans fin vers de nouveaux désirs.” Une réflexion qui s’avère plus que jamais d’actualité dans notre société mue par la consommation effrénée. 

Trop de bonheur tue le bonheur

Aujourd’hui, cette quête du “toujours plus” ne se cantonne plus seulement dans l’accumulation de paquets de céréales ou de smartphones derniers cris. Elle se mesure dans le nombre d’expériences heureuses qui ponctuent notre existence. “Bonne et heureuse année”, “tous nos vœux de bonheur” (…) : le quotidien est marqué, du soir au coucher, par des invitations, voire des injonctions au bonheur. Et les réseaux sociaux ont achevé d’imposer en nous le règne de “l’happycratie”. Sur Instagram, tout n’est que destinations de rêves, maisons parfaites, repas-vitrines. Quoique le contexte pandémique a, depuis, mis un coup d’arrêt aux pluies de hashtags heureux. Enfermés chez nous, sans possibilité de voyager et d’exposer notre bonheur à la terre entière, nous sommes contraints de profiter des miettes de bonheur qu’il nous reste, un bonheur qu’on qualifierait naturellement de “petit”. Mais pourquoi cette hiérarchisation du plaisir ? 

On dit parfois qu’il faut croquer la vie à pleines dents. Pourquoi pas. Mais attention! On peut s’étouffer avec le gâteau, ou faire une indigestion!  explique Dirk de Wachter, qui est davantage partisan du régime bonheur “à petites bouchées”. Pourquoi vouloir s’enfiler l’ascension entière de l’Himalaya, pour à tout prix afficher un palmarès hors norme quand on peut prendre autant de plaisir à faire une balade en famille dans les Vosges le dimanche ? 

La somme des petits bonheurs

Le psychiatre va même jusqu’à “prescrire” un peu de malheur pour savourer le bonheur. “ L’antonyme de bonheur n’est pas malheur puisqu’un bonheur qui dure est une forme de malheur. Comment expliquer ce paradoxe qui nous affirme que nous sommes heureux parce que le malheur existe ?”, s’interroge-t-il. “Boire un verre d’eau dans le désert nous procure un plaisir immédiat suivi d’un sentiment de bonheur. Mais après le 10e verre, on se sent mal, on n’a plus besoin d’eau”, détaille-t-il. 

Avec un peu de recul, Dirk de Wachter nous invite à regarder notre situation actuelle, réduite à une somme de désagréments (confinement, privation de libertés), voire de malheurs (maladie, dépression liée au confinement, décès de proches…) et d’y chercher la somme de petits bonheurs restants puisqu’il en  existe toujours, bel et bien. Ces bonheurs, réduits à très peu de choses (discuter avec un voisin, appeler son grand-parent, faire un compliment à son collègue et en recevoir en retour), auront une toute autre saveur.