Selon une étude menée entre les universités néo-zélandaises d’Auckland et d’Otago, les personnes atteintes de maladies psychiques sont plus sujettes à développer des maladies physiques, avec un risque accru de morbidité.

Jasmin Wertz, Duke University et Leah Richmond-Rakerd, University of Michigan

Partout dans le monde, la population vieillit. Entre l’allongement de l’espérance de vie et la baisse du taux de natalité, la proportion de personnes âgées est en hausse dans de nombreux pays. Si l’on en croit les projections, un habitant de la planète sur cinq aura plus de 60 ans d’ici à 2050, contre un sur huit en 2015.

Ce vieillissement de la population engendre de nombreux défis. Avec l’âge, les maladies chroniques telles que le diabète, les troubles cardiaques, les accidents vasculaires cérébraux et les cancers se multiplient. Ces maladies raccourcissent la durée de vie en bonne santé, accablent les familles et épuisent les ressources médicales. Décideurs politiques et professionnels de la santé sont de ce fait confrontés à une question urgente : comment alléger le fardeau que représente la maladie chez les personnes âgées ?

De nouvelles études menées par notre équipe à l’université de Duke et à celle du Michigan laissent entrevoir une solution qui peut paraître surprenante de prime abord : traiter les maladies mentales chez les jeunes.

Les problèmes de santé mentale dans l’enfance affectent la santé physique

En collaboration avec les universités néo-zélandaises d’Auckland et d’Otago, notre équipe a récemment conduit deux études visant à examiner la façon dont les troubles mentaux survenant tôt dans la vie finissent par affecter la santé physique.

Lier la santé mentale à la santé physique peut paraître surprenant, dans la mesure où au sein de notre système de santé, la prise en charge des affections qui touchent le corps a tendance à être séparée de celle des affections psychiques. Pourtant, des études antérieures ont démontré que notre santé mentale influe sur notre bien-être physique, et vice-versa.

Nous nous sommes appuyés sur ces travaux pour tenter de répondre à deux questions :

  • Existe-t-il un lien entre troubles mentaux et maladies chroniques liées à l’âge pouvant mener à des décès prématurés ?
  • Est-il possible qu’un problème de santé mentale entraîne un vieillissement plus rapide, avant même que ne survienne une maladie chronique liée à l’âge ?

Pour répondre à la première question, nous avons mené une enquête nationale basée sur les registres des hospitalisations auprès de 2,3 millions de Néo-Zélandais âgés de 10 à 60 ans au début de nos travaux. Nous les avons suivis sur trente ans (de 1988 à 2018), afin de voir si les individus souffrant de troubles mentaux présentaient un risque accru de maladie chronique et de mort prématurée.

Les données d’admission à l’hôpital en lien avec divers troubles mentaux (toxicomanie, troubles psychotiques, troubles de l’humeur, troubles anxieux) et comportements d’automutilation ont été recueillies. Nous avons également collecté les informations relatives aux admissions associées à différentes maladies chroniques, de la maladie coronarienne au cancer.

Une morbidité plus importante et une mortalité plus précoce

Nous avons découvert que, sur ces trois décennies, les gens souffrant de troubles mentaux risquaient davantage d’être atteints de maladies physiques et qu’ils mouraient plus tôt. Ils ont également été plus souvent admis à l’hôpital où ils ont passé plus de temps pour des prises en charge de maladies physiques. Enfin, leurs dépenses de santé ont été plus importantes. Nous avons retrouvé ces associations dans tous les groupes d’âge, chez les hommes comme chez les femmes.

L’association, au cours du temps, entre troubles mentaux et maladies physiques s’est avérée manifeste pour différentes pathologies. Il est à noter que cette association a persisté même en tenant compte des maladies physiques antérieures aux troubles mentaux. Nous avons ainsi pu éliminer la possibilité d’une causalité inverse, où la maladie physique aurait pu entraîner la survenue de problèmes de santé mentale.

Nous avons dans un second temps cherché à savoir si les problèmes de santé mentale pouvaient être liés à un vieillissement plus rapide chez les personnes n’ayant pas encore développé de maladie chronique.

Les gens ne vieillissent pas tous au même rythme. Nos travaux révèlent que ceux qui ont souffert de maladie mentale quand ils étaient jeunes sont susceptibles de vieillir plus vite, et de subir plus de problèmes de santé.
Cristina Seri/Unsplash

Que signifie vieillir plus vite ? Nous avons tendance à penser l’âge en termes d’années : une personne de 51 ans est plus vieille qu’une personne de 50 ans. De ce point de vue, nous vieillissons tous au même rythme : un an par année chronologique. Toutefois, sur le plan biologique, le rythme auquel les corps vieillissent peut varier considérablement, même entre personnes nées la même année. Certains individus vieillissent en effet « biologiquement » plus vite que d’autres. Un lien a été établi entre rythme de vieillissement accéléré et risque accru de maladie et de mort.

Troubles mentaux et vieillissement

Nous nous sommes donc posé la question suivante : si les personnes souffrant de troubles mentaux vieillissent plus rapidement, cela les prédispose-t-il à développer des maladies ? Pour tester cette hypothèse, nous avons étudié 1 037 individus nés en 1972 ou 1973 dans la ville de Dunedin, en Nouvelle-Zélande. Les participants à l’étude ont été suivis régulièrement jusqu’à l’âge de 45 ans, ce qui peut sembler jeune, cependant des résultats antérieurs laissent penser que les différences en matière de vieillissement biologique sont déjà présentes à cet âge.

Pour évaluer les troubles mentaux, les participants ont été interrogés à intervalles réguliers. Nous avons ainsi pu estimer l’incidence d’un certain nombre de problèmes, tels que l’anxiété, la dépression, la toxicomanie et la schizophrénie.

Nous avons constaté qu’à 45 ans, ceux qui avaient davantage souffert de troubles mentaux vieillissaient plus vite. En combinant 19 biomarqueurs tels que le cholestérol, la pression artérielle ou l’inflammation, nous avons pu mesurer le rythme de ce vieillissement biologique. Entre 26 et 45 ans, les personnes qui avaient été affectées par le plus grand nombre de maladies mentales avaient un vieillissement biologique plus avancé de 5,3 ans en moyenne en comparaison de celles qui avaient eu moins de problèmes psychiques.

Nous avons également détecté d’autres différences. À 45 ans, les individus qui avaient le plus souffert de troubles mentaux obtenaient ainsi de moins bons résultats aux tests d’audition, de vue, d’équilibre et de cognition, ainsi qu’aux examens que les gérontologues font passer aux personnes âgées, comme le test de marche. Ces personnes nous ont aussi fait part d’une plus grande difficulté dans certains domaines de leur vie quotidienne : elles éprouvaient par exemple des difficultés à suivre une conversation ou à trouver les mots appropriés.

En outre, lorsque nous avons demandé à un panel indépendant de classer les portraits photographiques de chacun des participants à l’étude, ceux qui avaient davantage souffert de troubles mentaux ont semblé plus âgés que les autres personnes du même âge.

Ces résultats ont persisté même une fois que d’autres facteurs pouvant entraîner des troubles mentaux ou un vieillissement précoce ont été pris en compte (santé physique, maltraitance subie dans l’enfance, statut socioéconomique, surpoids, tabagisme, médicaments, les maladies physiques préexistantes…). Lesdits résultats étaient se sont également avérés très similaires quel que soit le type de maladie mentale considéré.

Dans l’ensemble, les résultats de nos deux enquêtes montrent que les gens atteints de troubles mentaux présentent un risque nettement plus élevé de développer des maladies chroniques et de mourir prématurément. Qui plus est, leur corps montre des signes de vieillissement plus précoces, avant même que ces maladies ne se développent.

Les implications de ces résultats sont doubles. En premier lieu, tant donné que les troubles mentaux ont tendance à se développer relativement tôt dans la vie (généralement à l’adolescence ou au début de l’âge adulte, autrement dit bien avant l’âge typique d’apparition des maladies physiques), investir dans leur prévention et dans un traitement précoce réduirait la survenue de maladies physiques ultérieures, et donc les coûts de santé associés à leur prise en charge.

En second lieu, ces travaux suggèrent que les individus souffrant de troubles mentaux doivent être considérés comme un groupe prioritaire au sein duquel il faut surveiller les signes de vieillissement précoce (troubles auditifs, problèmes moteurs, déclin cognitif…) ainsi que les maladies chroniques. Une telle surveillance implique que les services de santé assurant les prises en charge physiques et psychiques doivent être davantage intégrés. C’est une des conditions qui permettront de diminuer les inégalités et de prolonger la durée de vie en bonne santé.


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Jasmin Wertz, Postdoctoral fellow, Duke University et Leah Richmond-Rakerd, Assistant Professor of Psychology, University of Michigan

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.